Cédric Passard: «Avant la création de l’ENA, il y avait encore plus d’entre-soi»

INTERVIEW – Ce chercheur au CERAPS et maître de conférences à Sciences Po Lille revient sur les raisons de la suppression de l’ENA, les crispations que l’école d’administration a toujours suscitées et s’interroge sur son remplacement.

Dans son allocution initialement prévue lundi soir, Emmanuel Macron avait prévu d’annoncer la suppression de l’école nationale de l’administration (ENA). Pour Cédric Passard, chercheur au CERAPS et maître de conférences à Sciences Po Lille, le recrutement des fonctionnaires de la haute fonction publique encourageait encore plus le népotisme et l’entre-soi avant la création de l’ENA en 1945. Selon lui, aujourd’hui, «la question n’est pas tant de savoir si l’ENA sera supprimée, mais plutôt par quoi elle sera remplacée».

LE FIGARO ETUDIANT – Que représente l’ENA et pourquoi cette école est-elle depuis longtemps la source de crispations?

Cédric PASSARD – Les critiques à l’égard de l’ENA sont assez anciennes. Dès 1967, Jean-Pierre Chevènement, lui-même ancien élève de l’école, vilipendait «l’énarchie». Mais les critiques se sont surtout développées dans les années 1980, c’est-à-dire à partir du moment où l’ENA a commencé à prendre une place croissante et visible dans le paysage politique. Progressivement, cette critique est devenue un leitmotiv à chaque élection présidentielle notamment, de la part de candidats d’extrême gauche et d’extrême droite d’abord, mais pas que: l’ENA a aussi été critiquée par François Bayrou par exemple.

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«La critique de l’ENA est souvent portée par des énarques eux-mêmes.» Cédric Passard, chercheur au CERAPS

La critique de l’ENA est souvent portée par des énarques eux-mêmes. L’ENA est dénoncée comme une instance de production ou de reproduction d’une élite politique formatée, déconnectée de la réalité, coupée du peuple. On lui reproche d’encourager une forme de technocratie. On critique le mode de formation et le conformisme des énarques dans les milieux administratifs, politiques et économiques, mais aussi leur mode de recrutement.

L’ENA est-elle une formation adéquate pour les hauts fonctionnaires?

L’ENA est devenue le symbole du pouvoir politique, d’une école du pouvoir. À l’origine, elle avait surtout vocation à former des hauts fonctionnaires, mais notre système institutionnel favorise de plus en plus les passerelles entre l’administration et le monde politique. L’ENA avait surtout été créée dans le but d’homogénéiser les concours de la fonction publique, et donc d’unifier le recrutement des grands corps de l’Etat. Quel que soit leur métier, les énarques disposent donc d’un bagage commun assez général, ce qui a alimenté des critiques récurrentes de ses propres élèves, qui jugent qu’elle ne prépare pas suffisamment à leur vie professionnelle future. Mais de nombreuses réformes ont eu lieu ces quinze dernières années pour adapter la formation aux nouvelles exigences de la haute fonction publique.

Jacques Chirac ou encore Nicolas Sarkozy ont déjà pensé à supprimer cette école, sans jamais passer à l’acte. Quel message Emmanuel Macron souhaite-t-il renvoyer en annonçant cela aujourd’hui?

Dans le contexte des Gilets Jaunes, supprimer l’ENA peut donc être un symbole fort puisque l’école représente l’élitisme. Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi l’ENA a été créée en 1945: il s’agissait d’ouvrir enfin une école de la haute fonction publique, qui n’existait pas sous la IIIème République où le recrutement encourageait encore davantage le népotisme, l’entre-soi et le manque de transparence. On peut dire que ses objectifs n’ont pas été atteints, notamment en ce qui concerne la démocratisation du recrutement, mais il ne faut donc pas oublier qu’avant l’ENA, c’était probablement pire de ce point de vue.

Veut-on revenir à l’ancien système avec des concours distincts pour les différents grands corps de l’Etat ?Cédric Passard, chercheur au CERAPS

Comment pourrait-on former autrement les hauts fonctionnaires?

Ce qui est décisif, ce n’est pas tant de savoir si on supprime l’ENA, mais plutôt ce qu’on met derrière cette suppression. Va-t-on créer une nouvelle école sous un autre nom qui reprendra la mission de l’ENA dans une dynamique de réforme, ou veut-on revenir à l’ancien système avec des concours distincts et des formations différenciées pour les différents grands corps de l’Etat?

L’ENA a tout de même été une forme d’avancée démocratique à sa création. Certes, l’école a des difficultés à se démocratiser, mais elle a déjà repensé son mode de fonctionnement en développant notamment son internationalisation depuis le début des années 2000 ou en proposant de nouvelles voies d’entrée. Récemment, un concours pour les titulaires d’un doctorat en sciences humaines et sociales ou en sciences de la matière et de l’ingénieur a été créé, afin d’élargir les profils des étudiants.

L’Ecole nationale de la magistrature devrait également être supprimée. Faut-il s’attendre à ce que d’autres concours de la fonction publique soient menacés?

La modification de la haute fonction publique peut avoir des répercussions sur l’ensemble des fonctionnaires, mais là encore, cela dépend de la volonté à l’œuvre derrière ces évolutions: s’agit-il de repenser le mode d’entrée par concours dans la fonction publique, le mode de formation des fonctionnaires? Il est trop tôt pour pouvoir vraiment le dire.

Source: http://etudiant.lefigaro.fr/article/cedric-passard-avant-l-ena-le-recrutement-dans-la-haute-fonction-publique-encourageait-encore-plus-l-entre-soi_cea4f368-60e9-11e9-ab8a-39d7f4136220/